LES ÉTATS TRANSITOIRES ENTRE LA VIE ET LA MORT

           (On notera) certaines allusions de l’auteur aux états intermédiaires entre la vie et la mort, certaines évocations de personnages in punto di morte (pour reprendre l’expression de Bartoli)1, car ces évocations, donnant lieu le plus souvent à d’impressionnants ralentis et à de minutieuses décompositions des phases évolutives du « retrait de l’âme », offrent au lecteur la sensation presque tangible de la vie qui s’échappe, et lui font percevoir rétrospectivement et comme a contrario les effets merveilleux que produit sur la machine corporelle la présence de l’énergie vitale et motrice. Voici, à titre d’exemple, comment Malagorre, pareil à une horloge détraquée, succombe sous les coups d’Orgonte :

           Jamais bel assemblage de pièces dentelées
Qui, mesurant le temps sans discontinuer,
Divisent et désignent d’une marque infaillible
Le cycle que parcourent le Soleil et les heures,
Si de la main d’autrui viennent à être coupées
Les cordes auxquelles sont accrochés ses poids de plomb,
Du mobile instrument aussi soudainement
Ne se virent les roues cesser leur mouvement,

           Qu’alors on ne put voir : car le fer tranche net
Le fil qui retenait la vie du scélérat,
De sorte qu’aussitôt les nerfs perdent leur force,
Le cœur ses battements, le corps ses sentiments ;
L’outrance exacerbée de l’extrême douleur
Laisse bientôt éteints tous les esprits vitaux,
Tous ses membres s’affaissent, son âme s’évapore,
Et une ombre mortelle sur ses yeux las descend 2.

           Mais l’illustration la plus frappante, et aussi la plus circonstanciée, de l’intuition « pneumatique » marinienne à propos de l’état de transition entre vie et mort, est sans doute l’évocation du retour à la vie d’un soldat récemment tombé sur le champ de bataille : Falsirena, désireuse d’obtenir des révélations d’outre-tombe, se livre en effet à des pratiques de magie noire et de nécromancie pour contraindre le malheureux à reprendre ses esprits 3. Après avoir vérifié l’intégrité du support corporel qui allait servir de réceptacle à ce retour forcé de l’énergie vitale (en particulier les organes préposés à l’émission de la voix, tels que les poumons et la trachée artère)4, la fée procède en premier lieu à la dénaturation de cette substance ignée et sacrée par excellence qu’est le sang en tant que symbole de vie : au sang du soldat déjà figé par la mort elle substitue un sang « vif et chaud » dans lequel elle a préalablement incorporé d’étranges et hideuses mixtures5. Mais le comble du sacrilège est atteint lorsqu’elle inspire le souffle (‘l fiato), lui-même porteur de son propre esprit vital (‘l proprio spirto)6, dans le corps de sa victime, souffle et esprit faisant ici figure de réplique démoniaque de ce pneuma divin, de ce souffle igné originel qui, ayant notamment présidé à la création de l’homme comme l’enseigne la tradition biblique et hexaméronique, peut seul être considéré comme étant à l’origine de tout ce qui se rattache au schème « pneumatique ». Devant la répugnance de cette pauvre « âme errante », de cet « esprit désincarné », à vêtir à nouveau sa dépouille mortelle7, Falsirena le somme sur un ton presque shakespearien d’« informer » sans plus tarder les os qu’il a quittés8. L’effet recherché est enfin obtenu, et sur l’espace de deux octaves, au ralenti là encore, avec un émerveillement horrifié, Marino nous fait assister à la curieuse scène de réanimation que voici :

           À ces mots (ô prodige) voici que tout à coup
Le sang dur et glacé tiédit, se liquéfie,
Et irrigue les veines d’une courante humeur,
Les veines auparavavant rigides et figées.
Et voici qu’un esprit et qu’un souffle de vie
Fait soudain se mouvoir ce corps inerte et sombre.
La poitrine frémit, et déjà chaque fibre
Dans les pouls refroidis et tressaille et palpite.

           Il étire peu à peu ses nerfs et se redresse,
Et commence à ouvrir ses paupières meurtries.
La chaleur lui revient, mais répand sur ses joues
Une teinte ne laissant pas d’être funèbre.
Si grande est la pâleur qu’on voit sur son visage
Qu’on croirait le teint blême induit par longue fièvre ;
Avec la mort encore mêlée et confondue
La vie qui l’envahit mène un âpre combat 9.

           Ces deux octaves résument à elles seules les principaux aspects de la circulation de l’énergie : Marino combine ici plusieurs régimes binaires (le chaud et le froid / le solide et le liquide / le mobile et l’immobile) avec le motif principal du souffle igné, et avec le motif rythmique des battements du pouls, lesquels révèlent au même titre que le « frémissement » qui agite la poitrine la remise en action des pulsations du cœur ; et si dans la première octave ce sont bien ces dernières qui entraînent le retour de l’énergie vitale, dans la seconde en revanche c’est le système nerveux qui régit la réapparition de l’énergie sensori-motrice. Tout l’art du poète consiste ici à saisir le moment où la lutte que se livrent la vie et la mort est comme tenu en suspens, soustrait à la durée, la victoire n’ayant encore basculé dans aucun des deux camps. Cette technique narrative de robotisation a pour effet d’isoler en quelque sorte l’énergie de son contexte existentiel, et par là même de mieux mettre en évidence, si éphémère et incertain soit-il, le prodige que représente sa lumineuse et improbable présence (p. 367-369).

 

1- D. Bartoli, L’uomo al punto cioè l’uomo in punto di morte (1668).

2- Ad. XIV, 138-139.

3- Ad. XIII, 42 à 82. Ce passage est inspiré, parfois même littéralement, de la Pharsale de Lucain (VI, 624-779), et peut-être des Éthiopiques d’Héliodore.

4- Ibid. oct. 42.

5- Ibid. oct. 46 sq.

6- Ibid. oct. 53. Ce motif précis est absent du texte correspondant de Lucain.

7- Ibid. oct. 65, et pour les plaintes du soldat, oct. 66-67.

8- Ibid. oct. 69 (avec l’allusion, banale à l’époque, à une synonymie entre l’âme et la « forme » informante des scolastiques).

9- Ad. XIII, 72-73. Dans le texte correspondant (Pharsale VI, 750-760) Lucain procède avec une insistance similaire sur les détails anatomiques, mais dénote une moindre accentuation de l’intuition vitaliste proprement dite.

Marie France Tristan