LE GESTE DÉCOMPOSÉ

           L’auteur s’est souvent complu dans une sorte d’étirement de la durée objective, comme si son attention s’inscrivait soudain dans un registre temporel différent où les événements particuliers, une fois décomposés en leurs éléments constitutifs même infimes, deviennent inopinément une scène d’ampleur cosmique, mais reproduite à une échelle réduite, comme le lieu magique d’une tension entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. Si Marino a excellé dans ce genre de miniatures poétiques à l’intérieur des petites compositions de la Lira et de la Galeria, il n’a pas manqué d’en donner quelques exemples dans l’Adone, comme dans cette description d’un héraut d’armes sonnant de la trompette, où l’on assiste à une curieuse décomposition et amplification du mouvement, qui repose sur un phénomène d’« animation » instrumentale :

           Il saisit le clairon qui pendait dans son dos,
L’approche de ses lèvres et, disposant ses doigts,
Amasse en sa poitrine tout ce qu’il a de force,
Puis l’envoie à la gorge et, de là, à la bouche.
Gonflant, creusant les joues, il concentre et libère
L’air émis par le souffle ; le son claque et résonne,
Il transperce les airs, et percute le Ciel,
Tandis qu’Écho répond par un bruit éclatant.1

           Si la fixation de l’éphémère peut être suggérée par un ralentissement fictif dans l’évocation des états transitoires, elle n’est pas moins rendue par certains effets d’« immédiateté » dans l’accomplissement d’un geste ou d’une action, ou d’« imminence » dans l’apparition d’un événement, comme si la durée était balayée par une fougue et une impatience ne s’inscrivant pour ainsi dire plus dans la durée. Par ses fulgurantes manifestations le jaillissement de l’énergie sous toutes ses formes efface alors le temps en resserrant le déploiement de ce dernier, en le densifiant, à la façon d’un miroir ardent qui, en la concentrant, renforce l’intensité du rayonnement solaire. […] Cela a pour effet de fixer la continuité temporelle diluée dans la durée, et de créer chez le lecteur, devenu lui-même un lieu de conscience transitoire, un état de suspense entre l’émergence d’une virtualité et son actualisation toujours attendue et toujours repoussée.
           La meraviglia baroque consiste à goûter avec délice cet entre-deux entre le virtuel et l’actuel, et cela parce qu’il s’agit d’un espace (à la fois psychique, existentiel et poétique) où s’épanouit un sentiment quasiment démiurgique de puissance et de liberté. Le classicisme, en revanche, du moins lorsqu’on le conçoit comme l’antithèse du baroque, pourrait se définir comme le moment où l’on a laissé le virtuel s’actualiser de façon durable, et où, par conséquent, la magie du verbe cesse d’être perçue dans ses potentialités créatrices, pour ne plus être perceptible que dans ses retombées, désormais rigoureusement maîtrisées et contrôlées. Pour avoir désappris la danse au-dessus des vagues, la poésie perd alors l’état de grâce où insouciance et esprit ludique se côtoient. Si les uns (les baroques) connaissent l’art de marcher sur les eaux, les autres (les classiques) connaissent celui de construire des navires. Si les uns attirent les pierres au son magique de la lyre, les autres les disposent selon des règles préétablies pour bâtir leurs cités. Ces derniers, les civilisateurs, ont inventé des systèmes de normes et de lois auxquels les autres refusent de se soumettre, mais dont ils se servent néanmoins à leur manière comme d’un tremplin pour asseoir leur différence, et exercer leurs transgressions et leurs caprices, qui peuvent devenir leur véritable loi. Chez Marino, reconnu par la critique comme étant tout à la fois maniériste et classique dans sa démarche, ces deux tendances tendent à coexister : en leur bancale association l’épais et le subtil, l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse, la construction laborieuse et la croissance enthousiaste et visionnaire, l’austère gravité de la poésie apollinienne et la grâce légère de la poésie vénusienne, finissent tant bien que mal par s’accorder chez lui en un instable et pourtant harmonieux équilibre (p. 372-374).

 

1- Ad. XX, 387,où « force » (v. 3) traduit spirto, énergie vitale, et « souffle » (v. 6) l’aure del fiato

Marie France Tristan